Les outils numériques pour la santé mentale se perfectionnent à une vitesse folle et intègrent de plus en plus de techniques utilisées par les psychothérapeutes. Ici, j’ai décidé de vous faire découvrir trois outils qui permettent d’accompagner une démarche de restructuration cognitive. En 2019, cette technique était employée dans environ 30% des outils numériques pour la dépression et dans 12% des outils pour l'anxiété (Wasil, Venturo-Conerly, Shingleton, et Weisz, 2019). Une telle démarche est-elle vraiment possible par le digital? Plus important encore, les psychothérapeutes peuvent-ils(elles) bénéficier de ces outils dans leur pratique? Découvrons-le!

Qu’est-ce que la restructuration cognitive?

La restructuration cognitive est une démarche qui vise avant tout à identifier plus facilement les pensées qui sont associées à la détresse, puis à les remettre en question. Ces pensées sont souvent des distorsions de la réalité. L’objectif est de substituer ces pensées anxiogènes ou difficiles par des pensées plus réalistes. Utilisée de manière empathique et avec prudence pour éviter l’invalidation, la restructuration cognitive est une technique thérapeutique indispensable à l’arsenal du psychothérapeute d’orientation cognitivo-comportementale. L’objectif n’est pas de minimiser les pensées, mais plutôt de mettre en lumière comment certaines interprétations peuvent en fait aggraver et même contribuer au maintien des difficultés et de la détresse. En psychothérapie, la confiance et un esprit de collaboration sont des éléments clés pour le succès de cette démarche et les habiletés du psychothérapeute s’acquièrent avec beaucoup de pratique! Sachant cela, est-ce donc possible d’entamer une démarche de restructuration cognitive sans l’aide d’un professionnel, avec un outil numérique?

Entamer soi-même une démarche!

L’univers des outils numériques est en pleine expansion! Plusieurs outils sont maintenant disponibles, en quelques clics, pour aider son mieux-être et sa santé mentale. À quoi ressemble la restructuration cognitive dans les outils accessibles à tous et à toutes?

MoodTools (v2.4.2)

Sous la forme d’un journal des pensées, MoodTools permet à tout moment de la journée d’enregistrer votre expérience, étape par étape. Au besoin, je peux lire les instructions qui détaillent comment compléter mon entrée. Je décris tout d’abord ce qui se passe dans le moment, sélectionne les émotions que je ressens parmi une liste préétablie et évalue ma détresse sur une échelle de 0 à 10. Je note ensuite les pensées négatives qui m’habitent et les distorsions cognitives qui caractérisent ces pensées, en utilisant une liste préétablie. Je pense et note des interprétations alternatives, puis je rapporte finalement ma détresse sur la même échelle de 0 à 10. Avec de la pratique, ma détresse, à la fin de l’exercice, devrait être inférieure à ma détresse initiale.

Moodfit (v2.20.2)

Le fonctionnement de Moodfit est très similaire à celui de MoodTools. L’outil me permet de décrire ce qui se passe dans un journal, de noter les pensées négatives qui m’habitent et de noter les émotions qui émergent en conséquence de ces pensées. Contrairement à MoodTools, il n’y a pas de liste préétabie pouvant m’aider à nommer les émotions que je ressens, ce qui aurait été aidant pour certaines personnes. Toutefois, une telle liste est présente pour les distorsions cognitives et l’outil me suggère même des astuces pour adopter des pensées alternatives. C’est bien pratique! Après avoir noté des pensées alternatives, l’outil m’invite de nouveau à rapporter mes sentiments. Néanmoins, il n’y a pas d’échelle de 0 à 10 pour évaluer l’intensité, ce qui m’aurait aidé à reconnaître plus facilement le succès de l’exercice.

WellTrack

WellTrack est un outil complet d’autosoins disponible sous recommandation d’un professionnel associé au programme ou gratuitement à n’importe quel Canadien ou Canadienne en se créant un profil sur Espace mieux-être Canada. Le fonctionnement de WellTrack n’est pas si différent des deux autres outils. On m’invite à décrire l’événement, à dresser une liste de mes sentiments (sans un lexique préétabli) et à évaluer l’intensité de chacun d’eux. L’outil permet ensuite de noter mes pensées et de les évaluer sur une échelle allant de “pas du tout probable” à “totalement vraie”. Cela m’aide déjà à adopter un regard plus ouvert sur la véracité de mes pensées. Après avoir identifié les distorsions qui caractérisent chaque pensée et quelques arguments les mettant à l’épreuve de la réalité, l’outil me propose de créer un plan d’action pour mieux composer avec les situations similaires dans le futur.

Au final, est-ce une bonne idée?

Ces trois outils numériques partagent une vision similaire, mais légèrement différente de la restructuration cognitive. En général, chacun enseigne les fondements de la démarche et quelques exemples concrets sont proposés, mais cela me semble incomplet pour favoriser des changements durables. Bien que Moodfit explique le rationnel, l’outil note que son utilisation ne devrait pas se substituer aux techniques utilisées par un psychothérapeute. Je suis d'accord; il ne s’agit pas d’une thérapie numérique.

Les outils numériques peuvent tout de même être bénéfiques aux personnes ayant déjà suivi une psychothérapie, qui sont familières avec l’exercice et dont l’utilisation de l’outil permet de maintenir ou de pratiquer les acquis. En parallèle d’un programme d’autosoins structuré, comme WellTrack, la restructuration cognitive digitale pourrait également être possible, puisqu’elle est incorporée dans un offre de soins plus complète.

Je ne recommanderais pas l'utilisation d'outils numériques avec des fonctionnalités de restructuration cognitive aux personnes éprouvant des niveaux élevés de détresse liés à leurs pensées et à leurs sentiments.

Le digital pour assister les psychothérapeutes!

Là où les outils numériques peuvent être particulièrement utiles, c’est pour la pratique de la psychothérapie! Une démarche de restructuration cognitive ne se déroule pas en une seule séance, mais plutôt au fil du temps. Bien souvent, les psychothérapeutes qui s'engagent à restructurer les pensées de leurs clients ou patients emploient des grilles d’auto-observation, qui se complexifient à mesure des apprentissages. Pourquoi ne pas remplacer les grilles d’auto-observation papier, qui sont bien souvent oubliées à la maison ou mangées par le chien, par un outil numérique étant en permanence accessible en deux clics? Certains outils, comme MoodTools et Moodfit, permettent même l’envoi des entrées du journal par courriel et le psychothérapeute peut ainsi miser sur cette fonctionnalité, s’il ou elle le souhaite. Il est également possible de compléter seulement une partie de l’entrée du journal, permettant ainsi d’élaborer des exercices de plus en plus complexes.

L’avantage d’utiliser un outil numérique avec l’assistance d’un ou d’une psychothérapeute est la possibilité de miser sur la relation thérapeutique et l’esprit de collaboration afin de promouvoir l’adhérence à l’outil numérique. Le professionnel est également là pour faire de la psychoéducation et encadrer progressivement la démarche de restructuration cognitive. Comme nous l’avons vu, les outils numériques sont parfois très limités en termes d’explications et d’encadrement pour l’exercice de restructuration, ce qui peut générer de la confusion et de la frustration, voire même un sentiment d’invalidation quant à ses pensées et à la détresse qu’elles suscitent. La restructuration cognitive ne vise pas à remplacer les pensées difficiles par des pensées positives, ni à adopter un discours moralisateur ou de persuasion. Il est ainsi facile de tomber dans ces pièges et de percevoir la restructuration cognitive pour ce qu’elle n’est pas. L’assistance d’un psychothérapeute peut donc être appropriée pour éviter ces pièges.

Finalement, ayant moi-même été formé à la psychothérapie, je dois confesser que la disponibilité d’un outil numérique pour me rappeler très rapidement les différentes distorsions cognitives est bien utile! Oops…

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Wasil, A. R., Venturo-Conerly, K. E., Shingleton, R. M., & Weisz, J. R. (2019). A review of popular smartphone apps for depression and anxiety: Assessing the inclusion of evidence-based content. Behaviour research and therapy, 123, 103498. doi: 10.1016/j.brat.2019.103498